Et soudain, c’est comme si les grelots se changeaient en larmes

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On entend tellement de choses. Il faut vivre, ils ne gagneront pas, je suis en terrasse, aimons-nous, Fluctuat nec mergitur, pray for Paris, oui mais on a peur quand même, ça aurait pu être moi / mon mec / mon docteur / mon poisson rouge, reprends du saucisson, Paris est une fête, putain de merde quand même, imagine all the people, Liberté Egalité Fraternité, même pas peur, et puis encore tant d’autres choses

Les mots sont nécessaires, et pourtant, parfois ils sont si insuffisants. Dimanche, je tournais en rond toute la journée, d’autant que l’appart était toujours dans l’état de la soirée de la veille. Alors j’ai fait la seule chose que je pouvais faire, je suis sortie prendre des photos. A deux pas, la place de la République, illuminée, des centaines de personnes qui se recueillent. Ca sent la cire chaude et l’encens, l’odeur est réconfortante.
Il y a des gens qui chantent, des gens qui pleurent. Notre belle statue de Marianne a été couverte de mots, de papiers, de fleurs. Elle a peut être été défigurée par tout cela, mais c’est aussi le signe que la population reprend le contrôle de ses symboles, je trouve ça plutôt positif.

Il y a un homme qui est là, qui dépose un petit drapeau, « pour Cédric ». Ses larmes me bouleversent, je me sens pathétique de prendre des photos dans un moment pareil. Pourtant, c’est aussi pour rendre un hommage aux victimes et à ceux qui les pleurent que je le fais…

J’y étais quand tout le monde s’est mis à courir, toute la foule a fui vers le côté opposé à chez moi, on ne savait pas ce qui se passait, j’ai eu la peur de ma vie. On est entrés dans une salle de sport, descendus au sous-sol, je suis tombée dans les escaliers, mon cerveau a oublié qu’on ne peut descendre 6 marches d’un coup sans tomber. Finalement c’était une fausse alerte, des gens qui ont lancé des pétards (je ne dirai rien de la colère qui m’assaille en repensant à ça !). Je suis rentrée chez moi, non sans avoir perdu mon téléphone au passage (il est tombé et on me l’a volé… 2 minutes plus tard il n’ était plus à l’endroit où je l’ai laissé dans la course). C’était le grand ménage à l’intérieur de l’appart, et je ne savais plus quoi faire.
Il faut continuer, ne pas avoir peur, sinon ils ont gagné, qu’on dit. Oui, je suis d’accord. Oui, trois fois oui. Mais ce n’est pas si facile que ça.
Chaque matin, chaque soir, voir ces lumières qui brillent sur la place quand je vais prendre le métro me donne une furieuse envie de pleurer. Comment on fait pour ne plus avoir peur ? Je ne sais pas.

Je me sens désemparée quand je vois mes élèves effrayés, quand ils me demandent si des méchants vont attaquer l’école. Moi, il n’ y a personne pour répondre à mes questions et me rassurer, alors je ne me sens pas légitime pour le faire. J’ai envie de pleurer quand je les vois se disputer alors qu’on vient d’expliquer pourquoi il était important de vivre en paix. J’ai l’impression de n’avoir pas bien géré ce temps d’échange, lundi, parce je suis trop choquée encore par ce qui s’est passé, et tout ce que ça implique. Parce que j’entends les collégiens qui font un bruit pas possible dans un couloir, au dessus de nos têtes, et que ma première pensée est « mon dieu on dirait un mouvement de panique ».

Je ne sais pas comment continuer ce travail nécessaire sur les valeurs de notre pays, l’importance de la liberté. Ils ont 6 ans, ils sont si petits. Les recommandations et pistes du gouvernement pour en parler avec eux ne m’ont été d’aucune utilité. Il parait qu’il fallait intégrer ce qui s’est passé « dans les programmes »… non mais au secours, je me demande si les personnes qui ont pondu ce texte fréquentent des enfants.
Il faudra trouver, et je le ferai. Il y a déjà des idées qui me viennent, le poème d’Eluard, la Liberté guidant le peuple, rappeler ce que veulent dire notre devise et nos valeurs, et puis pourquoi pas un projet photo avec la classe, après tout, c’est parfois ce que j’arrive à faire de mieux, la photo.

Mais pour l’instant, l’émotion est trop grande, je ne peux pas penser de manière rationnelle. Il faut prendre du recul, mais pour l’instant, c’est comme quand je prends des photos avec mon 50mm, c’est trop zoomé, et arrive le moment où je ne peux plus reculer car je bute contre le mur.

Alors en attendant, je reprends mon petit appareil, et je fais ce que je peux, pour oublier un peu, pour me consoler et aller mieux.

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Ces photos m’appartiennent et ne sont pas libres de droits.

Prenez soin de vous

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5 réflexions sur “Et soudain, c’est comme si les grelots se changeaient en larmes

  1. Tu as eu raison. Tes photos sont superbes et, contrairement à tout ce que l’on peut voir à la télé en ce moment – qui est très anxiogène, elle sont pleines de douceur. ça fait du bien…

  2. Simplement comme Mlle Juin : tes photos sont belles car elles sont pleines d’amour et de respect. Quand on est si loin de la capitale, on ne voit qu’à travers les médias ; je suis heureuse de voir tes photos à toi. Courage avec tes petits ; on n’est qu’au milieu de la semaine mais j’ai l’impression qu’il s’est passé 15 jours tellement c’est éprouvant. Courage ! Je t’embrasse.

  3. Le titre de ton billet est poétique et tes photos : magnifiques. C’était la meilleure chose que tu puisses faire, prendre des photos comme tu sais le faire car tu rends le plus bel hommage possible. Merci de nous les avoir fait partager.
    Lundi j’ai dû aussi parler des attentats avec mes élèves mais ils sont plus grands (Seconde et post-Bac) et c’était très touchant parce qu’ils ont vraiment parlé et se sont écoutés. Bon courage à toi et gros gros bisous !!

  4. Ton texte et tes photos sont très touchants. Quant aux petits, je ne vois pas d’autres alternatives que de leur offrir une écoute active. Leur permettre de pouvoir dire ce qu’ils ressentent comme tu le fais si bien ici. Juste la vérité.

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