Hier

12227127_10153317088159220_4629529179170930014_nHier, j’ai passé une journée difficile. Je peinais à faire travailler mes élèves, surexcités. Je me suis arraché les cheveux pour leur faire comprendre les tables d’additions, et quand j’ai lancé une fiche que j’avais mis 30mn à faire sur l’ordinateur pour que ce soit plus sympa, plus coloré pour eux, l’un de mes élèves a dit « Pfff c’est nul. » Ca m’a désespérée et j’ai failli me mettre à pleurer. Après 16h30, rien ne marchait, l’imprimante, le scanner, la photocopieuse. J’ai craqué, je pleurais, en me disant que je n’y arrivais pas, que mes élèves ne sauraient jamais lire ou compter d’ici la fin de l’année.
Puis je me suis dit que j’allais me changer les idées, j’avais un rendez-vous avec un ami. Nous avons bu un cocktail et mangé du chorizo, en choisissant le film prévu pour notre séance cinéma de dimanche. On s’est vus rapidement, il devait filer au stade de France, il m’a dit que c’était la première fois qu’il allait voir un match, puis qu’il irait faire la fête avec ses amis venus le voir de loin.
Puis je suis rentrée chez moi, par République, et je suis ressortie avec un ami un peu plus tard. Nous avons marché dans les rues, riant, erré longtemps avant de trouver un bar. J’aime tant marcher dans le quartier, c’était agréable.
Vers 22h30, mon coloc m’a appelée pour savoir si j’étais à la maison. Je m’étais trompée et avais pris ses clés le matin, je pensais qu’il voulait les récupérer. Le bar était bruyant, je sirotais mon mojito en collant mon oreille contre le téléphone pour bien l’entendre. Quand je lui ai dit que j’étais dehors et que je n’étais pas rentrée, il m’a répondu « ne rentre pas alors, il y a des fusillades autour de chez nous ».

« Pardon ? »

Qui pourrait croire en France qu’il entendrait un jour cette phrase ?
Ce n’était pas possible, autour de moi, les gens continuaient de boire, rire, faire des selfies et refaire le monde. Le match diffusé sur un écran continuait de tourner comme si de rien n’était. J’ai emprunté le portable d’une personne a coté pour regarder internet, avant de voir les premières informations. Plusieurs attaques dans le 10e et le 11e, pas loin de chez moi. Le stade de France. Prise d’otages au Bataclan. Ca n’avait aucun sens.
J’ai appelé, ma maman d’abord, pour la rassurer. Puis un ami qui vit juste à côté d’où j’étais pour pouvoir aller chez lui plutôt que de me balader dans les rues. Autour, les gens continuaient de parler et rire. Sauf la table de derrière qui nous avait entendus parler et regardaient à leur tour les infos. Puis les serveurs ont basculé la télé sur la chaine d’informations. Soudain, tout le monde avait le nez rivé sur son téléphone. Les appels ont commencé à pleuvoir, les gens qui me demandaient si j’allais bien car le mot république était partout aux informations et c’est aussi ce mot là que je prononce quand on me demande où j’habite. Le père de mon ami qui est plus que bien placé pour savoir en avant première ce qui se passait lui a dit de surtout rester où il était.
Je dis qu’on va partir, je rappelle mon ami qui vit aux halles. Il me dit que des rumeurs sur europe 1 parlent de fusillades actuellement dans le quartier des halles. On fait quoi ? On reste à l’abri dans le bar ? On s’en va ? C’est à peine à 5mn, alors on y va et sans trainer. Les rues sont désertes, tout est si calme. Même si je suis accompagnée, j’ai peur.
Je pousse un soupir de soulagement quand on rentre dans l’immeuble de mon ami. Sa télé est branchée sur les infos, on suit, on répond aux appels, on envoie des textos. Mon portable n’a plus de batterie avant que j’ai pu rappeler mon ami qui est au stade. Ouf, au moins ma maman est au courant que je vais bien et il y a facebook. On regarde les infos, hébétés. Vers 1h, on parle d’une centaine de morts au bataclan… Pendant ce temps, on reste en contact avec les autres, des gens manquent à l’appel, on fouille sur facebook pour trouver les profils des frères, soeurs, copains pour les contacter. Une amie m’apprend que son amoureux était au Bataclan, qu’il s’est enfui pendant une accalmie. Elle lui avait fait la tête avant parce qu’il ne lui avait pas pris de place pour le concert. C’est inimaginable.
Régulièrement, les journalistes disent l’heure, on ne voit pas passer le temps. « Il est 4h du matin, nuit d’horreur à Paris… ». Je finis par m’assoupir plusieurs fois. Chaque fois que je me réveille, je mets plusieurs secondes à me rappeler de ce qui vient de se passer.
Le matin, les cloches de l’église à côté me réveillent, on dirait un hommage funèbre

Nous sommes sonnés, et quelques personnes manquent toujours à l’appel. Moi, je n’ai toujours pas mon téléphone, je pense à ceux qui essaient sans doute de m’appeler. Je me demande toujours si je dois rentrer, mais bon, je ne vais pas rester à attendre là toute la journée. Nous sortons acheter un pain au chocolat, il y a des gens qui font leurs courses, la vie continue. Par contre, quand je rentre, les restaurants sont vides. Je traverse le forum des halles, toujours noir de monde. Le lieu déserté avec ses illuminations et sapins de Noël installés semble irréel, toutes ces décorations sont si déplacées.
Dans le métro, les gens ont tous une mine grave. J’essaie de ne pas penser qu’on n’est en sécurité nulle part, que ça pourrait recommencer, là où je suis. Au supermarché, la vie continue, je fais quelques courses, ça fait un bien fou que ma seule préoccupation soit de choisir entre les yaourts à la fraise et ceux à l’ananas. Je rentre, le quartier est extrêmement calme.

Mon portable branché, je vais aux nouvelles. Les sms pleuvent littéralement pendant que je rappelle mes parents. Il faut du temps pour rassurer tous ceux dont je n’ai pas reçu les messages hier, recontacter les autres. Une amie qui dormait à poings fermés cette nuit et qui vit pile dans le quartier touché répond enfin, ouf.
Puis l’ami qui m’a hébergée et qui s’est inquiété toute la nuit pour deux personnes qui étaient au Bataclan m’apprend qu’elles sont mortes. Je ne les connais pas, mais je les pleure. Je ne comprends toujours pas. Je suis seule dans l’appart, vide. J’étais censée faire du ménage parce que ce soir on fête l’anniversaire de l’amoureuse de mon coloc. Je ne peux rien faire, à part passer des sites d’infos aux réseaux sociaux, et recommencer. J’ai envie de prendre quelqu’un dans mes bras. J’ai envie d’aller voir des inconnus dans la rue et leur dire que je les aime, parce qu’ils sont comme ceux que j’aime, ou comme moi.

Il n’y a aucune différence entre tous ces gens qui profitaient d’un concert, d’un bon restaurant, d’un verre entre amis et vous et moi. Ils étaient juste au mauvais endroit au mauvais moment. Je vois tous ces visages rieurs, joyeux dans les avis de recherche. Une étrange pensée, dans ces circonstances, me traverse l’esprit : « tous ces gens sont tellement beaux ». J’ai le coeur en mille morceaux.

A Paris, on connait tous quelqu’un qui a perdu un proche ou qui a réchappé de peu à ces fous. En discutant avec mes amis, on a mille choses à dire, parler de celui qui a été sauvé parce que 5mn avant d’arriver au restaurant attaqué il s’était arrêté acheter des clopes, ou celle dont l’ami est au moment où nous parlons au bloc opératoire… Ce ne sont pas « seulement » quelques centaines de personnes qui ont été victimes de ces attaques, c’est toute la société, c’est toute l’humanité.
Cela, chaque parisien le ressent, car c’est devenu notre réalité. Cela peut paraitre loin lorsqu’on s’éloigne de la capitale, mais non, ce sont tous les êtres humains qui ont été agressés hier.

Cela me fait rire ce matin en lisant les informations qui annoncent qu’une voiture a été retrouvée à Montreuil, que des gens de Montreuil se demandent ce que faisaient les terroristes dans leur ville. Mais que faisaient-ils rue de Charonne, boulevard Voltaire, rue de la Fontaine au roi, rue Bichat ?? Que faisaient-ils chez nous ?? Pourquoi Paris aurait plus de raisons d’être la cible d’attaques ? Pourquoi n’importe quel endroit serait plus à même de justifier qu’on puisse tuer des innocents, supprimer ce qu’il y a de plus sacré sur terre, la vie ?
Ce matin (j’ai commencé à écrire hier après-midi ce billet qui est resté dans les brouillons), le soleil brille et l’appart sent le tabac froid. Des verres, des mégots, des coques de pistaches trainent un peu partout, avec le gateau au chocolat dont le glaçage a fondu. Nous avons décidé de maintenir la soirée d’anniversaire, pas tellement en se disant « nous sommes courageux et ils ne nous feront pas peur ! ». Non, juste parce que les personnes présentes hier avaient un besoin immense de tendresse, de chaleur humaine, de manger, boire, rire et danser un petit peu, juste pour se réconforter, se serrer fort et se dire qu’on s’aime.

Mais la peine est encore là.
Ce matin, nous sommes en deuil de 129 humains (et encore, ce n’est pas fini), et notre peine est immense.
Une pensée pour eux, pour leurs familles, leurs proches. Et puis pour nous tous, car nous avons été tous touchés. Serrons-nous fort et aimons-nous. Disons à ceux qui nous entourent, qu’on les aime, bordel, et puis au diable la pudeur.

Plus tard, quand la douleur sera un peu atténuée, nous pourrons profiter de la vie, aller crier dans la nuit étoilée qu’il y a tant de belles choses à vivre.

(un joli moment… Je trouve juste assez triste que les gens ne pensent qu’à filmer au lieu de profiter, de se prendre dans les bras)

(ce billet est publié avec tout ce qu’il comporte d’émotion, de choc, de réactions à vif. Je ne suis pas particulièrement à plaindre, je n’ai perdu personne dans mes proches directs, je n’ai pas vécu ces atrocités. Mon but n’est pas de m’apitoyer sur mon sort (au cas où cela pourrait être lu de cette manière), juste un besoin de ressortir tout ce qui déborde depuis vendredi soir. Je me dis que je ne fais que parler de moi, peut-être que c’est parce que si je pense trop à ceux qui ont eu moins de chance, l’émotion me submerge.)

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21 réflexions sur “Hier

  1. c’est un beau témoignage parce que tu l’as vécu heure par heure et qu’au final ce qui ressort, c’est qu’il faut qu’on soit solidaire et qu’on y croit, ensemble. Moi j’ai beaucoup pensé à toi car je connais peu de monde à Paris, je me disais  » non , pas encore » et en même temps quand on essaie de penser comme ces lâches on se dit qu’ils sont tellement cons qu’ils ne savent viser que des symboles ( Paris, des journalistes). Alors pourquoi Paris ? Parce que c’est la capitale, parce que Hollande, parce qu’un petit village n’aurait pas eu la même symbolique. Ces gens ne pensent pas, ils sont déjà morts dans leur t^te et pour eux tout cela est jouissif. A des années lumière de nous et de ce que nous vivons au quotidien, ils ne connaissent pas l’amour qui pour eux est un moyen de les détourner de leur haine. Il faut donc leur envoyer des messages d’amour pour leur montrer que c’est bien plus fort que leur haine.

    • Au fond, je sais pourquoi Paris… C’est l’émotion, mais certaines réactions m’agacent un peu. Pour moi, ces lieux, ce n’est pas un symbole, c’est chez moi, où je vais acheter mon pain, boire des verres et aller aux concerts. Le bataclan, ça m’évoque la semaine dernière lorsque je suis rentrée à pied d’une soirée avec un ami perdu de vue, surtout… Enfin plus maintenant.
      Des messages d’amour, oui, je suis bien d’accord. Ca me confirme ce que je me disais depuis quelques temps, qu’il faut profiter, sans forcément réfléchir, de la vie, ne pas avoir peur, parce que sinon on ne fait rien…

  2. Chère Touloulou, merci merci merci pour ce billet. J’ai beaucoup pensé à toi et suis soulagée de lire ton article ! Ce week-end, qu’on ait été à Paris ou qu’on soit à mille km de là, on a tous vécu l’horreur, presque en direct, on a tous été sonnés… Tout ne tient qu’à un fil. A une rue près, à un arrondissement près, à une minute près… L’essentiel maintenant est de se battre pour notre liberté et nos valeurs, pour que tous ces pauvres gens ne soient pas morts pour rien. Je t’embrasse fort.

  3. Ta note est très touchante. Je suis soulagée que tu ailles bien, vraiment. ❤ Depuis vendredi, comme toi, même si je suis loin de Paris, c'est la tristesse, l'incompréhension, l'effroi qui dominent. Nous avons suivi les événements via Internet vendredi et samedi, et j'en ai encore des frissons.
    Tu as raison, serrons-nous, aimons-nous. Et puis, chaque réaction, chaque pensée, quelle qu'elle soit, est là pour montrer que chacun est concerné. Alors, une bougie, une prière, une minute de silence, une Marseillaise, un don de sang, une rose dans un impact de balle, un rassemblement, des mots, des écrits, des chants, réagir, sortir, se recueillir.

    ❤ ❤

  4. Je t’ai sentie choquée hier quand tu as laissé ton comm chez moi et je suis presque heureuse de lire ton billet pour ce qu’il contient d’amour… J’ai eu très peur pour mon fils et encore plus pour mon cousin qui habite rue Oberkampf et qui avait dit sur son FB qu’il était au Bataclan l’après-midi. Entre-temps il était rentré car malade mais il était coincé dans sa rue en état de siège… et choqué lui aussi… Alors oui la vie va reprendre ses droits comme à chaque fois mais rien n’est jamais vraiment pareil. Merci pour tes mots♥ je t’embrasse. 🙂

    • Oui, et je le suis toujours un peu… J’imagine que tu as du avoir peur. C’est incroyable, on connait tous quelqu’un qui a été touché de près ou de loin…
      Mais rien n’est plus pareil c’est vrai. Quand je passe par République, maintenant, la peur est là. Quand j’entends une voiture dans la rue, quand j’entends un bruit un peu sec.. Pour le moment, c’est un peu dur.

      • Touloulou, il faut que tu digères ce qui est arrivé et quand on l’a vécu de l’intérieur comme toi, contrairement à moi qui était « spectatrice » (impliquée, concernée mais spectatrice impuissante) il faut le temps de réaliser et la peur est un sentiment normal, humain… gros bisous♥

  5. Joli billet très très touchant… Je suis de tout coeur avec vous tous, et d’ailleurs je suis de tout coeur avec tout ceux qui dans le monde vivent de telles atrocités… ça ne devrait tout simplement pas exister ! Je n’ai pas de mots pour décrire ce que je ressens en ce moment ! Courage à toi et contente de pouvoir encore te lire… 😉

  6. Le coeur en mille morceaux tout comme toi… Tu as bien raison de sortir tout cela, les émotions doivent se dire et ta peine doit sortir… Pour l’instant je me sens muette, impossible d’écrire quoi que ce soit… j’espère que ça viendra et que je pourrais moi aussi mettre des mots sur ce que je ressens. En attendant il y a une bougie allumée en permanence chez moi, je pense à tous ceux en souffrance, tous sans exception, je t’embrasse Touloulou

    • C’est ce que j’ai appris avec ma rupture récente… Les mots ont besoin de sortir, et généralement ça aide plus qu’on ne pourrait le penser !
      Chaque matin quand je passe devant la statue de Marianne, je pense à eux oui…

  7. C’est un très beau billet, très très beau…
    Ce qui est arrivé est fou, incroyable, terrible, flippant.
    Courage. Le temps va nous aider à reprendre le cours de notre vie. On ne les oubliera pas, les victimes.
    Raccroche toi à la vie, à tes élèves, à l’écriture, aux livres, au cinéma, aux choses qui rendent magique chaque instant.
    Je pense bien à toi.

  8. Comme ton billet est beau et poignant… tu as bien fait d’écrire tout ça, et de le partager avec nous tous, d’abord parce qu’on t’aime bien et qu’on est heureux que tu sois saine et sauve et puis, pour moi en tout cas qui vit à 750 kms de Paris, ton billet me rend plus sensible à ce que vous avez, tous, vécu, surtout toi qui as vécu ça de très près finalement. Alors MERCI et prends maintenant bien soin de toi…

    • J’ai une amie qui était à Lille le week end dernier et qui était choquée que la vie continue le week end, les gens faisaient leurs courses de Noel… Bien sur, c’est normal, mais c’est vrai qu’il y a un décalage avec Paris. La plupart des gens que je connais ont encore peur de prendre le métro, de sortir, et me parlent de certains amis qui ne sortent plus que par nécessité absolue. C’est difficile à imaginer je crois…
      Merci beaucoup Sandrion, gros bisous !

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